À Annaba, le gardien informel du Cours de la Révolution part en retraite et transmet ses quarante mètres de trottoir à son gendre

La scène était sobre. Devant le kiosque du Cours, sous les ficus, Rachid a retiré lentement son gilet jaune fluo — délavé jusqu'au blanc — et l'a posé sur les épaules de son gendre, Nabil, 29 ans, qui attendait ce moment « depuis le mariage ». Quelques habitués ont applaudi. « Il m'a appris le geste du bras, celui qui dit à la fois recule, avance et voilà c'est bon », confie le repreneur, encore ému. « Ça ne s'improvise pas. »
Le secteur transmis couvre quarante mètres de trottoir entre la pharmacie et l'arrêt de bus, soit quarante et une places qui n'existent sur aucun plan municipal. Rachid y percevait, selon ses propres comptes, l'équivalent de 8 dinars symboliques par voiture, « quand le client insiste pour payer ». Il tenait à jour, de tête, la liste des abonnés, des retraités exonérés et d'un notaire du quartier « qui se gare toujours de travers mais qui est un homme bien ».
Contactée, la mairie d'Annaba rappelle avec fermeté que le stationnement au Cours de la Révolution est public, gratuit et « en aucun cas concessible ». Un urbaniste local nuance : « Sur le papier, la commune a raison. Sur le trottoir, c'est Rachid qui avait raison depuis 1994. » L'administration a précisé qu'aucune passation ne pouvait avoir lieu, tout en reconnaissant ne pas savoir qui, sinon Nabil, orienterait désormais les voitures.
Le nouveau titulaire promet de la continuité avant toute modernisation. Il conservera le tarif, le geste du bras et l'emplacement exact où se tenir pour être vu sans gêner. Une seule réforme est à l'étude : déplacer de deux mètres le point d'accueil, « pour être à l'ombre l'après-midi ». Rachid, lui, envisage de revenir « de temps en temps, juste pour vérifier que le secteur tourne bien ».
« Rachid ou Nabil, moi je me gare toujours en double file de l'autre côté », hausse les épaules le patron du café d'en face, avant d'ajouter, songeur : « mais c'est rassurant, une continuité pareille. On n'a pas ça à la mairie. »
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