À Yaoundé, un chauffeur de taxi se dit totalement perdu depuis que la mairie a rebouché ses nids-de-poule

Sur son itinéraire habituel, entre Mvog-Ada et le carrefour Warda, Emmanuel se guidait, dit-il, non pas aux panneaux — rares — ni aux noms de rues — inexistants — mais à une géographie plus intime : celle des trous. « Le grand nid-de-poule après la pharmacie, c'était mon premier repère. Ensuite le double trou devant la boutique de la dame qui vend les beignets, ça voulait dire tourner à droite. Je conduisais les yeux fermés », explique-t-il, appuyé sur son taxi à l'arrêt.
Depuis le passage des équipes municipales et la pose d'un bitume « lisse comme un terrain de handball », le chauffeur assure avoir perdu tous ses points de repère. « Le premier jour, j'ai raté trois fois le tournant. Un client m'a demandé si j'étais nouveau dans la ville. Nouveau ! Après dix-huit ans ! » La scène a fait le tour du dépôt, où plusieurs collègues confient partager le même trouble.
Un confrère, chauffeur au même carrefour, corrobore prudemment : « Nous, on ne roule pas sur une route, on lit une route. Les trous, les bosses, la flaque qui ne sèche jamais devant le mécanicien, c'est notre carte. Quand ils bouchent tout d'un coup, c'est comme si on effaçait les noms des rues qu'on n'a jamais écrits. » À l'entendre, plusieurs taximen envisageraient désormais de « réapprendre » le quartier, un exercice qu'ils jugent plus éprouvant que le trafic aux heures de pointe.
À la délégation de la voirie, on se réjouit poliment de l'amélioration et l'on rappelle que d'autres axes de la ville restent, eux, parfaitement fidèles à eux-mêmes. « Qu'ils ne s'inquiètent pas, glisse un agent municipal. Le bitume, à Yaoundé, ça ne dure jamais très longtemps. Les repères vont revenir. »
Rasséréné, Emmanuel a fini par hausser les épaules en redémarrant : « De toute façon, avec la saison des pluies, dans deux mois mon premier trou sera de retour. Je patiente. Un bon repère, ça se mérite. »
⚠️ Cet article est entièrement fictif. LEC est un média satirique ; noms, lieux et situations sont utilisés de façon fictive. Mentions légales · À propos